1144 livres

1144 livres

by Jean BERTHIER

NOOK Book(eBook)

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Overview

" Ma mère, comme dans un conte cruel pour enfants, s'était transformée en livres. "
Ainsi s'exprime le narrateur, né sous X, bibliothécaire de profession, qui voit sa vie bouleversée par la lettre d'un notaire. Il y apprend que sa mère biologique, dont il ignore absolument tout, vient de mourir et lui laisse un héritage singulier : 1 144 livres.
Que penser de ce geste ? Faut-il accepter l'héritage de quelqu'un qui vous a abandonné ? Qui était la femme cachée derrière ces ouvrages ? Seront-ils le chemin vers une mère retrouvée ? Cet événement confronte soudainement le narrateur à ses origines et à son amour des livres.
1144 livres est un véritable éloge de la lecture et de la littérature, et de la place qu'elles occupent dans nos vies.


Prix Claude Fauriel 2018
Prix Coup de foudre des Vendanges littéraires de Rivesaltes

Product Details

ISBN-13: 9782221215609
Publisher: Groupe Robert Laffont
Publication date: 01/04/2018
Sold by: EDITIS - EBKS
Format: NOOK Book
Pages: 89
File size: 2 MB

About the Author

1144 livres est son premier roman.

Read an Excerpt

CHAPTER 1

Je suis né après le jour de ma naissance.

Le récit de mes parents adoptifs commence le quatre-vingt-dix-septième jour de ma vie, à 11 h 15. Ce jour-là, ils franchissent le porche de l'Assistance publique. Je ne sais rien, je ne comprends rien, ils m'emportent dans leurs bras heureux. Ils ne pouvaient avoir d'enfant, l'Administration y pourvoit. Demande et on te donnera. S'ils ne croiront jamais au ciel, ils croiront en l'État dont la réalité ne fait pas de doute. Ce dieu-là ne promet pas l'éternité, mais paie comptant un peu de bonheur terrestre. Ses manifestations sont aussi régulières que le retour des saisons. Comme la feuille de l'arbre, la feuille d'impôt tournoie dans le vent et tombe sur la table familiale. Il est midi. Mon père, Henri, déplie le formulaire audessus de son assiette. Pas un froncement de sourcils, qu'il a épais, ni un signe d'étonnement. Il repose le formulaire et découpe trois tranches de pain égales qu'il dépose près de nos assiettes. « On croit que les impôts nous prennent de l'argent. En réalité, nous nous offrons à nous-mêmes nos routes, nos écoles, nos hôpitaux ... » Je compris plus tard qu'un sentiment de pudeur à mon égard avait suspendu sa phrase avant que les mots Assistance publique auxquels il pensait ne franchissent sa bouche. Le silence qui enveloppait ces mots non prononcés s'auréolait du nimbe que la victoire de la vie organisée, sociale et solidaire imposait sur le désordre et l'injustice de la nature.

Du bâtiment de l'Assistance publique à la station de métro, Henri et Mariette, ma mère, partagent leur joie. Je vais, je viens, quelquefois dans les bras de l'un, quelquefois dans les bras de l'autre. Depuis qu'on me l'a raconté, j'ai souvent fait par la pensée ce trajet avec eux. Ils marchent, le regard dirigé vers les quelques centimètres carrés de frimousse que n'a pas recouverts une capuche généreuse; ils me voient pour la première fois autrement que sous le néon d'une chambre anonyme. C'est moi, dans l'air vif et piquant d'un début de printemps. Je nais à leur chair en ces instants, sur ces longs trottoirs d'une avenue parisienne où glissent les pas les plus heureux du monde. En haut de l'avenue, ils identi?ent la bouche de métro qu'ils ont, depuis la province, repérée sur plan. Mais ce voyage si minutieusement préparé qui a commencé la veille par la venue à Paris et une étape à l'hôtel, ce voyage réglé qui obéit si fidèlement au programme prévu, bifurque soudainement vers l'improvisation. Vingt mètres avant de descendre dans le métro, mon père, royal, néglige ce transport trop commun. Je mérite mieux que ce boyau pour rejoindre la gare, je mérite le ciel et la lumière, je mérite un carrosse. Il m'offre un taxi.

Le reste du voyage est sans surprise. Le roulis du train prolonge la somnolence qui m'a saisi dans le taxi; puis la faim me réveille; dès que je suis repu, je me rendors plus vite encore et ne rouvre les yeux qu'à Gervers. La ville est à deux heures trente de rail de Paris. Je retrouve cette expression qu'aimait mon père. À notre arrivée, nous montons dans la voiture que mes parents ont garée sur le parking de la gare avant d'embarquer pour la capitale. Nous rejoignons à quelques kilomètres de là Priolaud, le village où je vais grandir. Henri stoppe la voiture devant la quincaillerie « Chez Henri » et ôte le panonceau « Fermeture exceptionnelle ». Fermeture mérita-t-elle jamais mieux son caractère exceptionnel? En quarante ans d'activité, ce panonceau ne fut suspendu qu'une fois à la poignée de la porte. Plus tard, l'enterrement d'Henri aurait pu justifier qu'il le fût une seconde; mais ce jour-là, il fut admis que la fermeture deviendrait définitive.

Tout se fait à l'envers en ce jour singulier. Fermée dans la journée, la boutique retrouve en soirée une activité qui se poursuit jusqu'au milieu de la nuit. Untel, à 21 heures, a le besoin urgent d'un litre de déboucheur, un autre d'un sachet de vis de vingt-quatre millimètres. Aussitôt les marchandises emballées et réglées, c'est l'enfant qu'on veut découvrir dans sa crèche de l'arrière-boutique. À ma vue, ils éprouvent une très grande joie, car cela se voit que je rends heureux Henri et Mariette. Du village, et de plus loin encore, on vint me visiter. Luc Séverin, le meilleur ami de mon père, qui tardait à acheter sa nouvelle voiture, précipita l'affaire et franchit les cent vingt kilomètres en un peu moins d'une heure. Je suis encore associé dans son esprit à cette vitesse. Notre existence se poursuit ainsi dans le souvenir des autres.

Mais elle y commence aussi. Et je mesure la différence qui me sépare de la majorité des êtres humains. Non pas que ceux-ci se souviennent mieux que moi des premiers moments de leur existence; mais la mémoire de leurs proches, en premier lieu celle de leurs parents, supplée naturellement la leur. Nous nous découvrons d'abord dans les images que les autres ont conservées de nous. Rien ne me le fit mieux sentir, il y a neuf ans, que la naissance de ma fille. Je me revois penché au-dessus de son berceau quelques minutes après qu'on l'eut ramenée de son premier bain. L'eau l'a délassée; elle dort. Ses yeux clos me privent encore de son visage véritable, mais j'enregistre des tressautements légers, les premiers frémissements de cette vie autonome et pourtant sans conscience. Elle ne saura jamais rien de ses primes instants que ce dont je fus le témoin et que je lui rapporterai un jour, à sa demande, répondant à des questions au sujet desquelles je n'aurai pour mon propre compte jamais de lumière.

Sur cette ignorance sans fond j'ai bâti une vie, fondé une famille, exercé un métier. Plus le temps passait et m'éloignait de mon origine, tel un?euve de sa source, plus les eaux mêlées de mon existence, rencontres, amours, livres, ont repoussé toujours plus loin cette obscure naissance, au point que je l'aurais presque perdue de vue si un événement soudain n'avait pas violemment signé son retour et ne m'avait amené à cet acte extrême: écrire.

Bibliothécaire de profession, seul un tremblement de terre était de nature à me projeter hors du cercle des lecteurs où je me trouvais si bien. J'espère qu'au terme de ce récit, les lecteurs sensés, qui se contentent eux aussi de faire leur miel de tant de chefs-d'œuvre, me pardonneront cette escapade au pays des auteurs. On ne me reprendra pas à briguer une place parmi eux. Du reste, une fois le grand événement de ma vie raconté, quel autre méritera que je déroge à mon statut?

CHAPTER 2

Il n'est pas rare d'hériter d'une bibliothèque; il l'est davantage si ce legs provient d'une inconnue et si cette inconnue est votre mère.

Le courrier qui m'annonça cet héritage n'avait rien que de très ordinaire. L'enveloppe ne prévenant par aucun signe particulier de son contenu exceptionnel, je l'ouvris sans beaucoup de soin, en passant mon doigt sous le rabat tel un grossier coupe-papier. Auparavant, elle était restée quelques minutes sur la table de la cuisine, dans cette zone parsemée de miettes où le matin la baguette est toujours trop longue, les bols trop larges et la confiture trop menaçante pour le strict habillage blanc des lettres importantes.

J'avais d'abord été attiré par une enveloppe bariolée qu'un « VOUS AVEZ GAGNÉ » en lettres rouges barrait sur toute sa longueur. Trois points d'exclamation ponctuaient la nouvelle fracassante. L'enveloppe glissa de mes mains à celles de ma fille. Ma femme, les traits encore marqués par le sommeil, se pencha sur son épaule et demanda:

« Qu'est-ce qu'on prend? Deux serviettes ou une paire de maniques? »

Je me reportai à regret sur l'autre courrier.

Monsieur,

Si, après trente ans d'exercice du métier de notaire, je devais encore douter que l'élément professionnel se combine chez nous aux ressorts les plus existentiels, et qu'il n'est souvent que la partie visible et presque secondaire d'un continent plus vaste, qui est celui du sentiment, les circonstances qui m'amènent à vous écrire m'en apporteraient une preuve définitive.

Pour l'exactitude des faits, je dois remonter sept ans en arrière. Une femme d'un certain âge avait pris rendez-vous avec mon étude pour la rédaction d'un testament. Cette femme était votre mère. Elle est à présent décédée. J'ai bien vite compris que l'objet de sa visite était moins le testament entendu comme la transmission de ses biens matériels qu'un don particulier dont elle souhaitait vous faire l'unique destinataire après sa mort. Ce don consiste en 1 144 livres que j'ai charge aujourd'hui de porter jusqu'à vous.

Mon entretien avec cette femme me permit de comprendre le lien originel qui vous unit à elle, ainsi, bien sûr, que le grand éloignement que sa décision d'un accouchement sous X a mis entre elle et vous. Mon rôle fut d'abord de la conseiller pour trouver le cadre juridique propice à la réalisation du don, auquel elle tenait absolument, et la préservation de son anonymat auquel elle tenait tout autant, audelà même de la mort. Pour cette raison, l'hypothèse de l'héritage classique dut être exclue car la procédure impliquait obligatoirement qu'elle se révélât à vous. Il ne peut y avoir dans le cadre d'une succession de legs anonyme. Le lien juridique expose à la connaissance réciproque des deux parties. La situation requérait donc de trouver un mode de transmission inédit, quoique parfaitement sûr, garantissant à votre mère l'exécution sans faille de sa donation. Une solution existait qui consistait pour votre mère à désigner comme son héritière une association reconnue d'utilité publique, à charge pour cette association d'amputer sur cet héritage les 1 144 livres et de vous les remettre. Cette solution fut retenue. Elle vous déliait juridiquement de votre mère tout en faisant de vous le bénéficiaire du don auquel veillerait, le moment venu, l'exécuteur testamentaire qu'elle me demandait d'être. L'intermédiaire serait la fondation Raoul Follereau dont l'action pour soulager les populations de la lèpre est bien connue.

Nous nous revîmes une autre fois pour entériner par écrit les décisions prises lors de cette première entrevue, puis je n'entendis plus parler de votre mère pendant plusieurs années, jusqu'à l'annonce de son décès. L'événement impliquait d'abord que je vous retrouve. Je me suis pour ce faire adressé à laDASS de telle sorte qu'elle vous informe des raisons de ma démarche et que, par suite, vous puissiez me contacter. Telle aurait dû être normalement la procédure. Il n'était pas prévu que je vous écrive directement. Disons, pour aller vite, que par la faute ou la grâce d'une étourderie des services, vos coordonnées m'ont été communiquées. Je n'ai pas jugé nécessaire, ayant eu connaissance de votre adresse, de feindre que je l'ignorais par un respect aussi vain que formel de la prérogative administrative. En allant au-devant de vous, il me semble que je réalise ainsi la mission qui m'a été confiée et dont le caractère juridique n'est jamais que l'enveloppe la plus visible. Elle renferme une histoire qui est la vôtre, qui vous appartient, mais qui est aussi celle d'une femme, votre mère. Les circonstances m'ont placé, pour le moment limité de cette transmission, au point d'union de vos deux vies. Il m'incombe de respecter le vœu de la défunte, d'appliquer la loi, et de me mettre désormais à votre disposition.

Dans l'attente, je vous prie de croire, Monsieur, en l'expression de mes sentiments les plus dévoués.

Maître Noblecourt

« C'est quoi, une paire de maniques? demanda ma fille qui n'avait pas terminé d'étudier le prospectus.

— Tu sais, ce sont des gants qu'on met pour retirer du four les plats très chauds », répondis-je plus rapidement que ma femme, comme si cette promptitude était de nature à leur faire croire que j'étais encore avec elles. Car je dus cacher un trouble qui m'envahissait et dont je tentai de m'extraire à la faveur de ces précisions:

« Il est presque étonnant qu'un prospectus utilise manique, terme très ancien, plutôt que manicle, plus courant, ces deux mots étant synonymes. Dans un premier sens, il désigne le manchon de protection dont se servent ou se servaient les cordonniers et les bourreliers. Mais son usage domestique a largement pris le dessus aujourd'hui. Le mot cependant se raréfie. La dernière fois chez IKEA, j'ai remarqué que cet objet n'était plus désigné que sous l'intitulé vague de gant de protection », ajoutai-je, aussi bavard et didactique sur le mot manicle que silencieux sur, par exemple, le mot orphelin.

CHAPTER 3

Le jour de la réception de la lettre de maître Noblecourt se distinguait tellement, à l'évidence, des autres jours de ma vie, qu'un réflexe m'engagea d'abord à faire en sorte qu'il leur ressemblât. Comme si de rien n'était, je déposai ma fille à l'école, puis je me rendis à la bibliothèque municipale. L'emploi du temps de la semaine m'avait affecté au service du prêt. À tour de rôle, en effet, les bibliothécaires que nous sommes – j'en excepte la directrice – assumons les diverses tâches que requiert l'activité d'une bibliothèque de quartier. Le travail de prêt me convient. Quoiqu'il soit exposé aux yeux du public, et assujetti à sa discrète surveillance, il offre aussi des moments d'inactivité propices à la lecture. Je choisis alors de préférence des livres qui s'accordent à un temps de lecture fragmenté. Ce jour-là, je tenais sous le coude Carnets du grand chemin de Julien Gracq, mais je ne l'ouvrais pas. Le temps calme et l'horizon dégagé auraient pourtant dû m'y inciter: le paquebot municipal fendait la vague en souplesse et presque en silence.

Je sortis la lettre de la poche intérieure de ma veste. Je la relus. Je crains, n'étant pas écrivain, de ne décrire la situation qu'à gros traits et de ne guère faciliter au lecteur l'accès à la connaissance des sentiments qui se formaient en moi. Il se méprendrait même sur la nature de l'expérience que je vivais s'il la rapportait à celle de ces personnages de roman confrontés à la résurgence inattendue de leur passé. Au moins savent-ils, ces personnages, à quoi faire face! Mais moi, ce n'était pas mon passé qui me rattrapait, c'était un temps qui lui était antérieur; et ce n'était pas mon propre passé, c'était celui de quelqu'un d'autre.

J'étais donc moins ému qu'abasourdi. Il entrait aussi dans mon sentiment un soupçon d'agacement. Pourquoi venait-on me chercher, me déranger, faire remonter à la surface l'amphore d'un secret enfoui? Je l'avais depuis longtemps abandonnée au sable des profondeurs. Elle n'intéressait plus que les algues marines qui s'enroulaient autour et les petits poissons qui glissaient à l'intérieur ...

Je ne fais pas partie de ces bataillons d'enfants nés sous X qui, requis par le moderne souci de transparence, se lancent à la poursuite de leur origine. L'origine, hélas, n'est pas comme l'horizon qui s'enfuit à mesure qu'on l'approche; il arrive qu'on l'atteigne. Est-on bien sûr des avantages qui s'attachent à sa révélation? Quelle meilleure connaissance de soi promet-elle? Quelle souffrance en est-elle adoucie? L'origine est toujours décevante. Un père, une mère: on est bien aise d'en avoir un ou une. Mais quand ils ne sont pas là, il n'est pas sûr que le résultat de leur recherche vaille mieux que la douleur de leur absence. Autrefois, la douleur – toute douleur –, on y mettait un mouchoir dessus, après quoi on le mettait en boule pour le tenir dans son poing fermé et y retenir ses larmes. Aujourd'hui, les incitations sont incessantes qui nous enjoignent d'agiter le mouchoir pour que s'échappe cette parole dont on nous dit qu'elle est une colombe.

Ces dernières années ont même vu la publication de nombreux récits d'enfants nés sous X qu'une législation plus souple a invités, pour ne pas dire encouragés, à se lancer dans la recherche de leurs parents. Ce n'est pas à moi qu'une telle aventure serait arrivée, qui n'ai jamais rien tenté de cet ordre-là. Mais cette affaire me ramenait malgré tout désagréablement à des questions pour moi résolues, ou que je croyais telles. Son côté romanesque ne me séduisait pas, qui s'ébattait hors des limites d'un livre. J'y aurais beaucoup plus aisément adhéré s'il s'était manifesté sous la forme écrite d'un récit extérieur à moi. Hélas! Je n'étais plus le lecteur d'un roman auquel j'étais prêt à souscrire; j'étais le protagoniste d'une histoire à laquelle je ne voulais pas croire.

Je me proposai de lui faire un sort ce midi même. Au lieu d'accompagner à la cantine mes collègues de la bibliothèque, je resterais dans les locaux où je pourrais téléphoner à mon aise à ce maître Noblecourt. Mais quand vint ce moment, je me surpris à sauter dans ma voiture et à entrer cinq minutes plus tard dans la maison où ma femme s'apprêtait à partir à son travail. J'avais laissé le moteur allumé; la porte d'entrée restait entrouverte. Elle sortit du salon: « Tu as oublié quelque chose?

(Continues…)



Excerpted from "1144 Livres"
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